I
De grands nuages s’amoncelaient au-dessus des collines et des éclairs fulgurants déchiraient les ténèbres de minuit, fendant les chênes et faisant éclater les toitures.
Cet orage de mauvais augure n’était pas d’origine naturelle, et s’acharnait sur la cité de Karlaak, près du Désert des Larmes. D’inhumaines créatures, issues des noirs nuages, passèrent, avec une inquiétante aisance, les basses portes de la ville et se dirigèrent dans l’ombre vers le gracieux palais où Elric dormait.
Leur chef leva sa patte griffue tenant une hache d’acier noir. La bande s’immobilisa sans bruit, et ils regardèrent le palais qui s’étendait sur une colline plantée de jardins. La terre trembla sous le coup de fouet de l’éclair, et le tonnerre se répercuta longtemps entre les nuages bas.
— Nous sommes les créatures du Chaos, marmonna le chef, et le Chaos nous aidera. Voyez, déjà les gardes s’effondrent à leur poste. L’accès sera facile…
Il avait dit vrai. Les guerriers gardant le palais d’Elric avaient succombé à un sommeil d’origine surnaturelle. Ils entrèrent dans les jardins, pénétrèrent dans la grande cour, puis dans le palais lui-même. Guidés par un sûr instinct, ils montèrent des escaliers tortueux et arrivèrent devant la porte de la chambre où Elric et sa femme étaient plongés dans un sommeil agité.
Au moment où le chef posait sa patte sur la poignée de la porte, une voix s’écria dans la chambre :
— Qu’est-ce ? Quelles créatures de l’enfer viennent troubler la vie que j’ai choisie ?
— Il nous voit, murmura avec effroi une des créatures.
— Non, dit le chef, il dort. Mais il n’est pas facile d’induire une stupeur magique chez un sorcier comme Elric. Dépêchons-nous d’accomplir notre œuvre, car s’il s’éveille, cela sera d’autant plus difficile !
Il tourna la poignée et ouvrit doucement la porte, la hache à demi levée. Au-delà du lit couvert de fourrures et de soieries en désordre, un nouvel éclair déchira la nuit, révélant le visage blanc de l’albinos à côté de celui de son épouse aux cheveux noirs.
Au moment où ils entraient, il se releva avec raideur et ses yeux rouges s’ouvrirent, les fixant sans les voir. Puis l’albinos se força à sortir du sommeil :
— Loin d’ici, créatures de mes rêves !
Le chef poussa un juron et s’élança vers le lit, mais il se contenta de menacer Elric de sa hache, car il avait reçu l’ordre de ne pas le tuer.
— Silence ! Vos gardes ne pourront pas vous aider.
Elric sauta hors du lit et saisit la créature par le poignet ; son visage frôlait le museau armé de crocs. Étant albinos, il devait faire appel à la magie pour lui donner les forces qui lui manquaient. Mais il avait agi si rapidement qu’il put lui arracher la hache, et il s’en servit pour frapper l’espèce de tige qu’elle avait entre les deux yeux. Elle tomba en arrière avec un grognement hargneux, mais ses compagnons s’élancèrent. Ils étaient sept, et l’on voyait leurs muscles puissants bouger sous la fourrure.
Elric fendit le crâne du premier tandis que d’autres l’agrippaient. Il était couvert de sang et de cervelle fétides, et faillit étouffer de dégoût. Il se dégagea et abattit la hache sur la clavicule d’un autre. Mais ils le prirent par les jambes et il tomba en se débattant. Un grand coup sur la tête l’étourdit de douleur. Il tenta de se relever, mais retomba sans connaissance.
Le tonnerre et les éclairs troublaient toujours la nuit lorsqu’il se réveilla, la tête battante. Il se releva en se tenant à un des montants du lit et regarda autour de lui avec hébétude.
Zarozinia avait disparu ! Dans la chambre, il ne restait plus que le corps raidi de la bête qu’il avait tuée.
Il avança en vacillant vers la porte et l’ouvrit, appelant ses serviteurs, mais nul ne répondit.
Son épée runique Stormbringer était dans l’arsenal, et il lui faudrait du temps pour aller la chercher. La gorge serrée de douleur et de colère, il s’élança en courant dans les couloirs et les escaliers, à moitié fou de peur pour Zarozinia. Dans la nuit agitée, le tonnerre tournoyait au-dessus du palais qui semblait désert. Arrivé dans la cour, il vit les gardes assoupis. Un bref examen lui apprit que ce sommeil n’était pas naturel. Il courut vers les portes, traversa les jardins, sortit dans la ville, sans voir le moindre signe des ravisseurs de sa femme.
Où étaient-ils allés ?
Il leva son blanc visage tordu de colère et de dépit vers le ciel tumultueux et hurlant.
Il n’y comprenait rien. Pourquoi l’avaient-ils enlevée ? Il avait des ennemis, certes, mais aucun ne pouvait conjurer une aide démoniaque aussi puissante.
Haletant comme un loup, il courut vers la maison de Voashoon, Premier Sénateur de Karlaak et père de Zarozinia. Il frappa des deux poings à la porte, éveillant par ses cris les serviteurs stupéfaits.
— Ouvrez, c’est Elric ! Vite !
Les portes s’ouvrirent et il se précipita à la rencontre de Voashoon, qui descendait les escaliers, encore à moitié endormi.
— Elric… que se passe-t-il, mon fils ?
— Rassemblez vos guerriers, on a enlevé Zarozinia !
Voashoon s’arracha brutalement aux brumes du sommeil, et donna des ordres brefs tout en écoutant les explications qu’Elric lui donnait.
— Je dois aller à l’arsenal, termina Elric sombrement. Il me faut Stormbringer !
— Mais vous avez renoncé à cette épée, bien qu’elle vous ait suivi à Karlaak !
— Oui, c’était pour l’amour de Zarozinia que j’y avais renoncé. Maintenant qu’elle n’est plus là, il me faut Stormbringer pour tenter de la ramener. C’est d’une logique on ne peut plus simple. Donnez-moi la clef, vite !
Sans un mot, Voashoon alla chercher la clef et accompagna Elric à l’arsenal où étaient conservées les armes et les armures de ses ancêtres, inutilisées depuis des siècles. Elric traversa les salles poussiéreuses jusqu’à une sombre alcôve qui semblait receler une chose douée de vie.
La grande lame noire émit un doux gémissement lorsqu’il avança sa main frêle et blanche pour la saisir.
— De nouveau, je fais appel à toi, Stormbringer, dit-il d’un ton lugubre en fixant le fourreau à sa ceinture, et je dois en conclure que nous sommes trop proches pour être séparés par moins que la mort.
Sur ces mots, il sortit de l’arsenal en courant. Dans la cour, les gardes l’attendaient déjà sur leurs coursiers piaffants.
Un page lui présenta l’étrier et il monta sur son grand cheval gris. Levant Stormbringer vers le ciel, il s’adressa à elle :
— Viens, cette nuit, nous allons pourchasser des démons !
Ils fouillèrent longtemps la nuit déchaînée, sans trouver trace de la femme d’Elric ni de ses ravisseurs. L’albinos galopait comme un fou dans les vallons et sur les collines, et lorsque vint l’aube, tache sanglante sur l’horizon, ses hommes virent qu’il avait conservé une vitalité surnaturelle.
— Seigneur Elric, revenons sur nos pas ; à la lumière du jour, nous retrouverons peut-être leur trace ! lui cria un des soldats.
— Il ne t’entend pas, lui dit un de ses compagnons, car Elric ne réagissait pas.
Puis l’albinos tourna vers eux son visage tourmenté, et dit d’une voix caverneuse :
— Ils ont dû bénéficier d’une aide magique. Autrement, ils n’auraient pas pu nous échapper.
Il fit faire volte-face à son cheval et retourna au galop en direction de Karlaak. Il restait un dernier moyen d’apprendre où Zarozinia avait été emmenée. Cette méthode ne lui plaisait guère, mais il le fallait. Il devait ranimer le cadavre et lui extorquer ce qu’il savait.
Dès son retour au palais, il ordonna qu’on ne le dérange sous aucun prétexte et s’enferma dans sa chambre. La créature morte était toujours là, couverte de sang caillé, mais la hache avec laquelle il l’avait abattue avait été emportée par ses compagnons.
Elric prépara le corps, l’allongeant bien droit sur le sol. Puis il ferma soigneusement les volets et alluma un brasero dans un coin de la pièce, ainsi que des faisceaux de joncs trempés dans l’huile.
D’un petit coffre placé près de la fenêtre, il retira une escarcelle dont il sortit une poignée d’herbes desséchées, qu’il se hâta de jeter dans le feu ; une fumée âcre et écœurante se répandit dans la chambre.
Puis il se tint très droit et, immobile devant le corps, il psalmodia un charme de ses ancêtres, les Rois-Sorciers de Melniboné.
Le chant, alternativement aigu et grave, assourdissant et à peine audible, ne rappelait en rien le langage des hommes.
Le corps commença à agiter sa tête écrasée.
— Lève-toi, suppôt de l’enfer ! ordonna Elric.
La créature se dressa avec une raideur surnaturelle et pointa le doigt vers Elric en le fixant avec des yeux vitreux.
— Tout ceci, dit-il d’une voix gémissante, est prédéterminé. Ne t’imagine pas pouvoir échapper à ton destin, Elric de Melniboné. Tu as touché au corps d’une créature du Chaos, et mon seigneur me vengera.
— Comment ?
— Ton destin est prévu.
— Dis-moi, mort, pourquoi toi et tes compagnons êtes venus enlever ma femme, qui vous a envoyés, et où ils l’ont emmenée ?
— Trois questions, Elric, appelant trois réponses. Tu sais qu’étant mort je ne puis y répondre directement.
— Je sais cela. Réponds donc comme tu le peux.
— Alors, écoute bien, car je ne dirai ma stance qu’une fois, puis m’en retournerai dans les régions inférieures où mon être pourra se décomposer en paix. Écoute :
Au-delà de la mer se prépare une bataille ;
Après la bataille, le sang coulera.
Et si un parent d’Elric l’accompagne
(Portant la jumelle de celle qu’il porte)
Là où, des hommes oublié,
Après la bataille, le sang coulera.
Vit qui ne devrait pas vivre,
Un marché sera conclu,
Et la femme d’Elric lui sera rendue.
Ayant parlé, la bête s’écroula et s’immobilisa à jamais.
Elric plissa le front. Il avait l’habitude, certes, des poèmes prophétiques, mais celui-ci était bien obscur. Les flambeaux de joncs crépitaient et émettaient plus de fumée que de lumière. Au-delà de la mer… Il y avait bien des mers…
Puis il se souvint de ce que lui avait dit un voyageur venu de Tarkesh, sur le continent occidental, au-delà de la Mer Pâle.
Il se préparait une guerre entre Dharijor et les autres nations de l’ouest. Dharijor avait violé les traités qui la liaient aux royaumes voisins et en avait signé un nouveau avec le Théocrate de Pan Tang, île mal famée située sur les Détroits du Chaos, et il était prouvé que l’alliance liant Dharijor et Pan Tang avait des buts offensifs.
Il vit le lien qui unissait cette information à d’autres nouvelles disant que la reine Yishana de Jharkor avait fait appel à l’aide de Dyvim Slorm et ses mercenaires d’Imrryr. Dyvim Slorm était parent d’Elric ! Et Jharkor devait se préparer à se battre contre Dharijor, sa voisine.
Tout en réfléchissant, il agissait déjà, rassemblant les vêtements nécessaires au voyage. Il devait, sans perdre un instant, se rendre à Jharkor où, selon toute vraisemblance, il rencontrerait son parent et où, si ces renseignements étaient exacts, une bataille ne tarderait pas à s’engager.
Mais la voyage serait long, il sentit son cœur se serrer à la pensée de rester des semaines ignorant du sort de sa femme bien-aimée.
— Ne perdons pas de temps en vaines pensées, se dit-il. Il faut agir, cela seul importe.
Il leva son épée runique devant lui, ses yeux fixant le vide au-delà d’elle.
— Je jure par Arioch que ceux qui ont fait cela, qu’ils soient humains ou immortels, en souffriront ! Arioch, entends mon serment !
Puis il sortit à grands pas de la chambre imprégnée de mort et fit amener son cheval.